Rouges de plaisir, rouges d'émotion, rouges jusqu'au plus profond d'eux-mêmes... Quand, au terme de leur finale victorieuse face à l'Allemagne, ils montèrent un à un à la tribune officielle du Ernst-Happel Stadion de Vienne afin d'y recevoir la fameuse coupe, objet de leurs convoitises, les Espagnols ne purent réprimer une joie bien légitime. Réaction un rien naïve pour des pros aussi aguerris, qui traduisait en fait un bonheur simple. Celui d'avoir conquis une sorte d'Everest, quarante-quatre ans après la dernière levée de la « Roja ».
PAR PIERRE DIÉVAL
sports@lavoixdunord
Il y a des clins d'oeil qui comptent plus que d'autres dans le football. Le journal à grand tirage espagnol El Pais n'a pas raté l'occasion, hier matin, d'en adresser un, très appuyé, à toute l'Europe du ballon rond : « L'ambition et l'attitude envers le spectacle dont a fait preuve l'Espagne, ont provoqué l'admiration de tous. Et... Michel Platini a remis à Casillas (le gardien, capitaine) le trophée qu'il avait pris à Luis Arconada il y a vingt-quatre ans... » Rappel savoureux d'un épisode de l'Euro 1984 gagné par la France du nouveau président de l'UEFA et au cours duquel un coup franc de ce dernier, mal négocié par le gardien ibérique de l'époque, avait précipité la chute de l'Espagne, à Paris (2-0).
À quoi bon le nier ? La victoire espagnole est une formidable bouffée d'oxygène. Non seulement, elle constitue une juste récompense compte tenu du parcours linéaire des Espagnols - meilleur taux de réussite offensive avec douze buts, meilleur buteur du tournoi (Villa, quatre buts), meilleure défense (trois buts encaissés) - mais encore traduit-elle la plus belle expression collective du tournoi, le football le plus séduisant, le projet le plus cohérent.
> Les fils conducteurs. - L'Espagne a gagné son pari en jouant son football. Celui qu'elle aime, celui qu'on aime aussi : fin, virevoltant, vif, percutant. Sa capacité à tenir le ballon et à le faire vivre très vite pour, par exemple, se projeter vers l'avant et initier le danger, fut déterminante tout au long de l'Euro. Au combat physique pour lequel ils n'étaient de toute façon pas faits, en raison de leur handicap global de taille (1,73 m contre 1,84 m aux Allemands pour la finale), les joueurs de Luis Aragones préférèrent la subtilité, l'audace, la virtuosité. Le choix du coeur et de la raison. Un choix payant.
« Leurs contre-attaques ont parfois été époustouflantes », relève Andy Roxburgh, le patron de la commission technique de l'UEFA. « Ils ont fait honneur à leur philosophie. Ils n'ont pas essayé d'être différents. Si vous n'êtes pas grand en taille, vous devez être rapide, intelligent et technique. Leur jeu est vraiment créatif. »
> Le griffe Aragones. - Comment pourrait-on dissocier la « Roja » de son entraîneur désormais emblématique en ces moments de réussite totale ? Il y a quatre mois (lors d'Espagne - France, à Malaga), la presse espagnole tirait à boulets rouges sur lui. Sa décision de ne plus appeler le prestigieux mais vieillissant Raul ne passait pas. On voulait même lui adjoindre un superviseur (Del Bosque). Aragones, 69 ans, fit de la résistance pour imposer son idée : créer une autre dynamique avec des jeunes, explorer de nouvelles pistes, bâtir en somme une vraie équipe. « J'ai un groupe qui joue très bien, qui aime se faire des passes et attaquer. C'est un groupe qui est très difficile à arrêter », confie, aujourd'hui, le « papy sélectionneur ». Toute la force de cette Espagne pétillante de santé est concentrée dans ces quelques mots.
> Les atouts individuels. - Comme il n'y a pas de grandes équipes sans bons joueurs, l'Espagne est évidemment bien pourvue dans ce domaine. Élu meilleur joueur du tournoi, Xavi Hernandez incarne toute la science ibérique. Vivacité, technique, capacité d'élimination, sens du but, tirs et passes instantanées... Mais il n'est pas le seul et Torres, buteur décisif sur la fin de l'Euro et notamment en finale, ainsi que Villa, Iniesta, Fabregas, Senna, Marchena, Puyol, Ramos et Casillas usèrent aussi de leur talent pour s'affranchir de la concurrence. Moins en vue peut-être en matière de création que Xavi, mais terriblement efficace dans son rôle d'essuie-glace, Marcos Senna fut l'épicentre de quasiment tous les mouvements espagnols. Énorme.
Les opinions émises par les internautes n'engagent que leurs auteurs. La Voix du Nord Multimédia se réserve le droit de suspendre ou d'interrompre la diffusion de tout commentaire dont le contenu serait susceptible de porter atteinte aux tiers ou d'enfreindre les lois et règlements en vigueur, et décline toute responsabilité quant aux opinions émises, qui n'engagent que leurs auteurs.