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La Voix des Sports - 19/11/2007
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Francis Decourrière : « Je suis très inquiet quand j’entends Monsieur Aulas dire qu’il a obtenu des compensations »

 Francis Decourrière aimerait une répartition plus juste des droits télé. – Êtes-vous satisfait du système actuel de répartition ?
• Gervais Martel :
« Il me convient, car il tient compte de tous les clubs de Ligue 1 et ne néglige pas la L2, qui est l’une des mieux loties en Europe. Les clubs ont une assurance, grâce au fixe de 50 % des droits. La prime au classement est logique, elle récompense la compétitivité sportive. La notion de notoriété mérite, quant à elle, des discussions, même si je trouve plutôt logique que les clubs phares, qui sont les vitrines du foot, soient récompensés.
En Angleterre, la répartition va du simple au double entre le dernier et le premier du classement, mais le dernier de Premier League touche 45 millions.
Si on avait les mêmes chiffres en L1, je signerais tout de suite pour une répartition du simple au double, alors qu’actuellement elle est du simple au triple. »
• Michel Seydoux :
« Le système de répartition ne doit pas être figé, il doit être évolutif. La Ligue 1 rapporte beaucoup d’argent, mais tout n’est pas redistribué à l’élite. Tout en laissant les moyens aux clubs émergents de se construire, il faut améliorer en douceur ce système. »
• Francis Decourrière :
« Pas du tout ! Son injustice est criante. Comme vous le savez, en Angleterre le rapport entre ce que touche le premier et ce que touche le dernier va d’un à deux. En France, il est d’un à plus de trois !
Je suis très inquiet quand j’entends M. Aulas dire qu’il a obtenu des compensations après le nouvel accord sur le RIA (le Règlement intérieur audiovisuel garantit l’exclusivité des droits pour le diffuseur jusqu’au dimanche minuit). M. Aulas dit que les grands auront plus. Il me trouvera alors sur son chemin avec mes amis soi-disant petits. Je suis contre l’utilisation de l’argent de la L1 pour jouer l’Europe. Pourquoi donner aux qualifiés, alors que l’UEFA le fait déjà, et bien ? C’est illogique. Ou alors, on va jusqu’au bout, on fait dans le donnant-donnant et je demande à ce que l’argent des clubs qualifiés en Ligue des champions et en Coupe de l’UEFA soit partagé entre tous les clubs de la L1. »

 

– Le foot français peut-il rattraper un jour son retard sur l’Angleterre ?
• Gervais Martel : « Il y a tellement de projets dans les clubs français, notamment en terme d’infrastructures, de construction de stades, qui me permettent de penser que c’est possible. On investit beaucoup dans les clubs de foot et le retard va se combler, j’en suis persuadé. Je suis très confiant. »
• Michel Seydoux :
« Nous avons un vrai retard. Il est structurel, mais il est aussi dû au jacobinisme français, cette hésitation permanente entre foot amateur et foot pro, ce refus de concevoir ce dernier comme un “entertainment”, comme disent les Anglo-Saxons (divertissement). Nous pouvons un jour rattraper ce retard, mais ce sera un long et fastidieux voyage. »
• Francis Decourrière :
« Sur l’Angleterre, ce sera difficile. La tradition anglaise, c’est quelque chose… Quand on voit le nombre de clubs londoniens en Premier league (7, plus 4 en Championship, la D2).
En France, on ne rivalise pas dès le départ, puisque nos stades ont un retard considérable, alors que le plus beau d’entre eux, le Stade de France, n’a même pas de club résident. C’est d’ailleurs pourquoi, avec Jean-Louis Borloo et les élus du Valenciennois, nous avons décidé qu’il fallait un stade digne de ce nom pour soigner l’accueil des spectateurs. Les stades, c’est vraiment ce qui manque ! Je suis persuadé que l’Italie est sur la pente descendante. En France, dès qu’on aura des stades, on saura vite réduire l’écart et se placer sur le podium des championnats européens. »

 

– Croyez-vous, un jour, en la création d’une ligue fermée, protégeant les clubs plus puissants ?
• Gervais Martel : « Je suis totalement contre. Dans un championnat, il faut accepter les montées et les descentes, c’est ça l’adrénaline, c’est ça qui fait le charme de la compétition. Si on faisait une ligue fermée, c’est comme si on dévoilait la fin d’un film avant de l’avoir vu. L’incertitude d’un match, d’un championnat, c’est cela qui fait notre force. Le foot français ne doit pas devenir comme le basket aux États-Unis. »
• Michel Seydoux :
« La ligue fermée existe déjà économiquement. En terme de compétition, la Ligue des champions est presque une ligue fermée, même si elle permet chaque année l’émergence d’un ou deux nouveaux clubs.
Mais n’oublions pas que ce qui vaut cher, c’est le suspense, l’incertitude du terrain. En foot, le plus faible peut battre le plus fort et c’est cela qui le rend unique. »
• Francis Decourrière :
« Non, je n’y crois pas et j’en suis même un farouche opposant. La ligue fermée va contre notre culture sportive, l’esprit et la morale, l’ouverture à l’autre, tout ce que le public français aime, le suspense, la possibilité pour le petit de contester le grand.
En même temps, je conçois qu’un championnat professionnel ait besoin de bases solides. J’ai mesuré la différence quand nous sommes passés du National à la L2. La crédibilité en L1 et en L2, c’est un ensemble qui doit être sportif, économique et structurel. »

 

– Considérez vous Canal + d’abord comme un média ou d’abord comme un partenaire ?
• Gervais Martel : « Canal + est un partenaire, dans le sens où l’on est en discussion avec lui. Partenaire, cela ne veut pas dire qu’on est prêt à faire n’importe quoi. Canal + est important pour nous et nous sommes importants pour elle. Si elle perd le foot, on annonce 43 % d’abonnés en moins, autrement dit la mort de la chaîne (d’après une étude d’Ipsos parue dans les Echos du 13 novembre 2007). Il faut que l’appel d’offres soit intelligent et tienne compte de ce que la collaboration avec la chaîne a apporté, mais ce n’est pas une raison pour faire n’importe quoi. »
• Michel Seydoux :
« Canal + est un partenaire à part entière. Si Canal en est là aujourd’hui, le foot l’a bien aidé, et inversement. On ne peut le nier, nos destins sont aujourd’hui liés. »
• Francis Decourrière : « Canal + est un media et doit le rester. S’il devient un partenaire, on est dans la dérive. On le constate déjà avec le copinage télévisé, qui permet de verser plus d’argent toujours aux mêmes, avec le choix des matchs décalés au détriment des résultats et du spectacle.
Je dis attention ! Il faut éviter les erreurs du passé, comme la constitution du Club Europe (en 1999, Canal + avait versé de grosses sommes à quelques clubs parmi les plus populaires, pour prendre une option dans l’hypothèse où ces clubs auraient récupéré leurs droits, ce qui ne fut pas le cas).
Le mélange des genres et les comportements égoïstes, je ne suis pas sûr que c’est ce qu’on aime dans notre pays. »

 

– La situation de monopole de Canal + vous convient-elle ?
• Gervais Martel : « La meilleure solution est que Canal + trouve son compte, tout en acceptant de mettre un investissement conséquent.
Cela n’empêche pas que d’autres groupes puissent participer. Il y a une forte demande de la part des opérateurs, on a pu le constater avec la diffusion de la L2 sur Numéricâble. A titre d’exemple, Écosse - Italie a été retransmis sur M6 et ce match intéressait forcément beaucoup de monde. »
• Michel Seydoux :
« La situation de monopole a eu un effet positif pour Canal +, il a aussi été intéressant pour le foot car il en a facilité l’accès à beaucoup de téléspectateurs. Si le monopole n’était plus en phase avec ce que vaut la Ligue 1, il faudrait alors s’adapter, sans léser le public.
Il ne faut pas que cela devienne ingérable pour les gens qui aiment le foot ; ils doivent pouvoir suivre facilement le championnat sans devoir changer constamment d’opérateur. »
• Francis Decourrière :
« Dans l’absolu, le monopole de Canal + ne me dérange pas, car la chaîne a beaucoup apporté au football et a joué le jeu en investissant beaucoup lors du premier appel d’offres. Aujourd’hui, j’estime pourtant que des erreurs sont commises. On ne tire pas notre football vers le haut en protégeant certains. Favoriser les uns, c’est mépriser les autres. Quand on prend la responsabilité d’un ensemble, ça donne des droits, mais aussi des devoirs, il y a une notion de service et de considération.
Maintenant, je respecte Canal + en tant qu’entreprise qui prend des risques et je sais tous les enjeux du moment. Nous, les clubs, nous avons besoin de grandir et les règles du marché font que c’est le plus offrant qui aura raison. »

 

– Comment voyez-vous l’évolution dans les dix ans à venir ?
• Gervais Martel :
« Il va y avoir une évolution forte de la notion de direct et de technicité. On va assister à une explosion de la VoD (vidéo à la demande), les gens voudront voir leur match quand ils le désirent. Mais les retransmissions en direct resteront quand même essentielles. »
• Michel Seydoux :
« L’évolution technologique des moyens de diffusion fait partie de notre quotidien, mais on ne remplacera jamais le stade. Et plus l’arène sera belle, plus le spectacle sera beau. C’est exactement pareil pour les variétés ou le cinéma. Il y a les concerts ou la salle de cinéma, ensuite il y a le disque et le DVD, qui sont les compléments logiques. Pour le foot, la télévision, ainsi que les nouveaux supports qui apparaissent, sont des compléments. »
• Francis Decourrière :
« C’est une question très difficile, et je pense que tout le monde est dans l’incertitude. Bien sûr, la logique, c’est la croissance, donc l’offre ne pourra qu’être toujours plus importante, entre la télé, internet, etc. Sans parler technique, je pense que le foot a besoin de soigner la qualité du spectacle. Il faut donc de bons acteurs et une réalisation toujours plus pointue, dans des stades conviviaux et télégéniques. Canal + a été un précurseur. Il faut encore aller plus loin dans la modernisation.
A Valenciennes, on y travaille avec le projet du stade, qui va valoriser notre arrondissement à travers son club de foot. Je rêve que les caméras de France et même d’Europe, allons-y…, puissent montrer un jour la ferveur et la force du public valenciennois ! »

 

– Avez-vous conscience que l’argent du foot peut choquer ?
• Gervais Martel : « Les gens sont choqués par une somme globale, mais il ne faut pas oublier que c’est pour financer un spectacle. En une saison, Lens attire 700 à 800 000 spectateurs ; ce spectacle a un coût. Après, on peut toujours dire que les acteurs sont trop payés, même si l’on ne se pose jamais cette question lorsqu’il s’agit d’un film au cinéma. Je ne suis pas choqué, et si on l’est, à ce moment-là on n’adhère pas à ce système et on ne regarde pas les matchs.
Sans l’argent de la télévision, on serait aussi obligé d’augmenter le prix des places au stade. Dans les clubs, on n’a pas de presse à billets, mais il faut que l’accès aux stades reste raisonnable. »
• Michel Seydoux :
« J’ai conscience que les sommes peuvent choquer le commun des mortels, mais si celui-ci veut du spectacle, il faut avoir les moyens de lui proposer.
C’est exactement la même chose lorsqu’on paye un acteur dans un film. Nous sommes aujourd’hui dans un système économique qui est celui-là, il faut l’accepter sans pour autant l’agiter comme emblème. »
• Francis Decourrière : « Oui, surtout en France, où l’argent est tabou. Aujourd’hui, le système économique, c’est la mondialisation. Il faut faire avec, mais aussi ne pas renoncer à agir, en aidant par exemple les joueurs à ne pas être obnubilés que par l’argent.
On peut faire de belles choses chez nous avec moins de moyens ou même quasiment rien.
Regardez les trois magnifiques attaquants de Lyon, Benzema, Ben Harfa et Govou, tous formés au club ! Il n’y a pas que l’argent qui fait le bonheur. Dans le foot, il y a aussi la compétence, le jeu, l’ambiance, la chaleur, etc. Enfin, peut-être que je suis trop marqué par VA… »

 

– Quels sont les grands enjeux du foot français de demain ?
• Gervais Martel : « D’abord, qu’on nous donne la possibilité de développer nos ressources, en assouplissant la loi. Par exemple, actuellement, tous les dirigeants sont responsables de leur club sur leurs biens propres. Si on arrive à changer les choses dans les mois qui viennent, alors on sera encore plus compétitif. »
• Michel Seydoux :
« Il faudra d’abord réussir la transformation des stades, afin de pouvoir offrir un spectacle unique, familial, convivial.
Il faudra aussi faire en sorte que l’arbitrage devienne irréprochable, que les spectateurs ne quittent pas un match ou éteignent leur télévision avant la fin parce qu’ils ont ressenti une injustice.
Enfin, il faut qu’il y ait une sécurité parfaite dans les stades. Si toutes ces conditions sont réunies, alors le foot dans notre pays a encore de très beaux jours devant lui. »
• Francis Decourrière :
« Le plus important, pour moi, c’est d’harmoniser les législations européennes, avec les jeux, la loi sur l’alcool, etc.
Je ne suis pas un promoteur de la boisson, mais le système est hypocrite, sans effet selon les enquêtes, et nous souffrons trop par rapport aux voisins. Il y a aussi la différence au niveau de la fiscalité. En Espagne, au-dessus d’un certain plafond, le joueur est exonéré ! C’est le monde à l’envers, comment voulez-vous lutter ?
Puisque le foot est un spectacle, peut-être faut-il réfléchir à autre chose, comme cela existe avec le statut des intermittents du spectacle.
Sinon, les grands enjeux, je me répète, je les vois dans notre capacité à avoir de beaux stades, confortables et sûrs, où l’on peut se rendre en famille.
Et puis, je suis plein d’espoir, car nous avons un beau joker avec Michel Platini à la tête de l’UEFA. Lui qui fut un grand joueur dans un grand club n’a pas oublié que le football appartenait à tout le monde. Il a des idées généreuses quand il propose de réformer les coupes d’Europe pour que personne ne soit exclu. Il sent l’avenir et se pose toujours en défenseur du sportif par rapport à l’économique. Moi, je n’oublie rien et je pense que le foot français doit soutenir son meneur de jeu. »

 

 


Propos recueillis par Stéphane CARPENTIER et Richard GOTTE


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