La Voix des Sports - 15/10/2007 |
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Interview [voir notre vidéo]
- Jean-Marie Leblanc, pourquoi ce livre ?
« Après 32 Tours de France comme coureur, journaliste à la Voix du Nord puis à l’Equipe, et directeur (18 ans), j’avais une certaine légitimité à témoigner. J’aime ce mot. On a écrit tellement de livres sur le Tour... Parfois par des auteurs qui n’ont fait que passer, qui n’avaient pas la longueur de mon expérience. Alors, je vais dire des choses aussi. Je raconte sereinement mes débuts dans la compétition puis le chemin qui m’a mené à la tête du Tour en apportant parfois des précisions ; peut-être des révélations. C’est un condensé d’une longue carrière dans le vélo. »
- Etait-ce facile de trier tous ces souvenirs ?
«Je n’ai pas une mémoire faramineuse et un suivi chronologique aurait débouché sur une autobiographie un peu scolaire. Il a fallu choisir des thèmes. La matière était dense. J’ai fait la synthèse de ce qui me parait le plus significatif dans la vie du Tour. Deux chapitres - et un même peu plus - sont consacrés au dopage. Mais ce n’est pas tout un livre sur le sujet. J’ai essayé de donner des faits précis. Je raconte comment ça s’est vraiment passé au sein du Tour de France. Avec aussi mes convictions. »
- Avez vous conscience de votre notoriété ?
« Ca me gène parfois. Le directeur du Tour n’a pas la créativité d’un artiste, ni la responsabilité d’un grand personnage historique ou la démarche scientifique d’un grand professeur du CHU. Ce n’est que du sport. On me dis que j’ai bien fait mon boulot pendant 18 ans. Ca flatte mon ego mais je ne vais pas attraper la grosse tête. Même si, avec le recul, j’ai davantage conscience de ce que j’ai vécu. »
- Que retenez-vous de votre association avec le Tour ?
« Toutes les rencontres. Parfois, à l’occasion du procès Festina (en 2000), j’ai un peu désespéré de la nature humaine. J’ai été confronté à des réactions basses, viles, méchantes. Je me suis dit : "Leblanc, t’es quand même pas venu dans le vélo pour aller à la barre du tribunal de Lille. Qu’est-ce que t’as fait pour venir-là ?" Franchement, je me le demande encore... Et puis, il y a eu d’autres circonstances - bien plus nombreuses - où j’ai été rasséréné sur la nature humaine en discutant avec des gens, pauvres, riches, honnêtes, dévoués. C’est ça qui compte ! »
- Ces dernières années, on vous sentait attentif à ne pas diriger le Tour de trop ?
« Un jour, à Pau, Peter Post avait vigoureusement interpellé Jacques Goddet. Devant moi. Il en était presque insultant : " M. Goddet, vous êtes trop vieux maintenant !" J’imagine le traumatisme pour mon prédecesseur. Cette scène m’avait marqué même si elle ne m’a pas hantée. Mais je l’ai toujours gardée dans un coin de la tête. »
- Les difficultés récurrentes de ces dernières années ont-elles accéléré votre réflexion ?
« Sûrement. Cette impuissance à gommer le dopage m’a émoussé. On consacrait beaucoup de temps et d’énergie sur ce fléau au détriment de l’organisation. Bien sûr, les organisateurs sont concernés par la lutte antidopage mais ce n’est pas leur responsabilité première. C’est d’abord celle des fédérations nationales et internationales, des gouvernements et de l’Agence mondiale antidopage. On peut y être associé, mais ce n’est pas à nous de le gérer, d’imaginer les moyens de la lutte. »
- Quelles sont les qualités d’un bon directeur du Tour ?
«Connaître le fonctionnement du sport en général et du cyclisme en particulier : les rouages fédéraux, les réglements. C’est aussi un chef d’orchestre qui délègue la logistique, la communication, le marketing. La relation de confiance est primordiale. Mais surtout, le vélo reste un sport populaire, gratuit, festif, lié à notre géographie, à notre histoire, à nos élus. Il faut avoir un vrai feeling avec les gens. Et Christian Prudhomme possède cette même empathie. »
- Pour son premier tour seul aux commandes, il a été servi ! L’avez-vous conseillé ?
« Non. Je l’ai eu trois ou quatre fois au téléphone mais il ne m’a jamais demandé mon avis. Il s’est imprégné du Tour pendant deux ans à mes côtés. Je n’ai aucun souci. Il est aussi bon que moi. Cette année, Patrice Clerc s’est montré à ses côtés. En 1998, Clerc, qui n’était pas encore à la tête d’ASO, m’avait trouvé incroyablement seul. Je lui rend hommage : en tant que président d’ASO, il doit aussi s’occuper du Dakar, du marathon de Paris, du développement de l’entreprise... Mais il n’a pas hésité à mettre les pieds et les mains dans la gadoue du dopage ! »
- Comment avez-vous vécu le cas Rasmussen ?
« J’ai été extrêmement malheureux. J’avais honte pour mon sport, pour mon Tour. Début juillet, j’étais invité à Londres pour le grand départ. La veille, je rencontre Théo De Rooy (manager général de Rabobank). Je me vois encore, la main sur son épaule, à converser ensemble pendant une centaine mètres. Il n’était pas joyeux. Je le sentais contrarié. J’ai compris après. Il savait pour Rasmussen mais il n’avait pas eu le courage de ne pas le sélectionner pour le Tour. »
- On a quand même viré un Maillot jaune sans contrôle positif...
« Oui, parce que les expériences comme l’Affaire Festina nous ont appris à adapter le réglement pour obtenir des parades comme l’atteinte à l’image. Juridiquement, c’est peut être limite. Mais la définition du dopage est devenue : "toute substance ou procédé qui favorise l’amélioration de la performance". L’UCI nous a suivis puisqu’elle oblige aussi tous les coureurs à se soumettre à des procédures précises. Rasmussen ne les a pas respectées. Il a été logiquement sanctionné. »
- Quel est le poids de cette décision ?
« C’est terrible pour les dirigeants car il y a maintenant les avocats dans le camp d’en face. C’est caractéristique de notre époque. Un coureur a besoin d’un directeur sportif, d’un soigneur, d’un conseiller financier, d’un avocat... C’est la judiciarisation du sport, un phénomène nouveau qui tétanise parfois certaines fédérations sportives. Elles vivent dans la crainte d’un procès qu’elles pourraient perdre. »
- Ancien coureur, ancien journaliste et ancien directeur du Tour, comment jugez-vous la décision de l’UCI qui publie la liste des sanctions prises envers les coureurs sujets à un contrôle positif ainsi qu’une autre liste de coureurs dit "à risques" sur son site internet (1) ?
« Sur la première, c’est tout à fait normal. Sur la deuxième, et vous me l’apprenez, ça relève tout de même du procès d’intention. Si cette liste est purement établie en fonction d’individus qui ont effectué une démarche d’Autorisations à usage thérapeutique, je n’ai rien contre. Mais il faut le préciser. Si ce n’est pas le cas, c’est terriblement suspicieux. Et je m’étonne qu’aucun coureur n’ait déjà placé son avocat sur le coup. »
- Comment auriez-vous raconté ce Tour 2007 ?
« C’est difficile, je n’aursai pas aimé être journaliste. En 2006, sur le coup, je n’avais eu aucune suspicion sur la grande chevauchée de Landis. Et je n’étais pas le seul. L’histoire du vélo a prouvé qu’on pouvait essuyer un jour une grande défaillance et repartir de plus belle le lendemain. Cette année, j’ai eu une suspicion immédiate envers Rasmussen. Sa progression était trop foudroyante. Ce n’était pas crédible. Et il y avait ces rumeurs. Je ne sais franchement pas quelle aurait été mon appproche. Mais je reproche aussi à certains médias d’agir démesurément : une télé allemande achète les déclarations d’Ullrich puis elle le jète à la poubelle une fois pris dans la nasse. Drôle de procédé... »
- Les prochains Tours seront plus sereins ?
« Je le pense. Avec Christian Prudhomme, nous partageons une analyse : il existe les faits d’une minorité de coureurs, des mecs pincés pour transfusions sanguines, corticoïdes, anabolisants... Le système établi par l’Union cycliste internationale (UCI) fonctionne de plus en plus. On n’aurait peut-être pas chopé Moreni, ni Landis en 2003 ou 2004. Ces contrôles s’accompagnent aussi de mesures dissuasives : Pat Mc Quaid (Ndlr : le président de l’UCI depuis 2005) a raison de frapper au niveau du pognon ! Dans le sport pro, le dopage est du vol ! Quelques mecs piquent l’argent des autres ! La prise de conscience des coureurs, des managers d’équipes, et peut-être même des médecins devraient assainir le milieu même s’il y a toujours une poignée de délinquants. Mais qu’on ne me dise pas qu’un mec de 25 ans connaît seul le protocole pour passer à travers les mailles du filet. Derrière, il existe une assistance au dopage qu’on traque moins. L’application du code de l’Agence mondiale antidopage devient une urgence. Je comprends aussi la crispation des cyclistes qui disent "c’est toujours nous qui sommes visés". Mais ce sont peut-être eux qui ont le plus fauté depuis le plus longtemps. »
- Sur Armstrong, on vous sent tiraillé entre la gêne et la volonté de "dédiaboliser" le personnage...
« Certains disent : "c’est un escroc, il a tout volé." Je n’en suis pas si sûr. J’ai un doute, sauf sur le Tour 1999 puisque le laboratoire de Chatenay-Malabry a détecté de l’EPO. Pour les autres éditions, on n’en sait rien. Et on n’en saura probablement jamais rien. Avant sa maladie, c’était le plus jeune champion du monde en exercice. Après son cancer, il a perdu dix kilos. Cyrille Guimard, comme moi, pense qu’on grimpe mieux avec ce poids en moins. A la lueur des livres et des autres révélations, je suis convaincu qu’il a probablement pu tirer parti des connaissances et des relations qu’il a pu nouer à l’occasion de sa maladie. Mais je me refuse à le jeter à la poubelle comme je me refuse de vanter un champion formidable. Il aime le Tour, et personne d’autre ne l’a préparé de manière aussi professionnelle que lui. »
- On vous sent parfois pessimiste dans ce livre ?
« J’ai une vraie inquiétude par rapport au cyclisme, à son recrutement, à la conscience que les jeunes. Mais pas par rapport au Tour qui possède un vrai trésor de guerre : son public. Prudhomme n’a jamais autant reçu de candidatures de villes nouvelles (12) pour l’accueillir mais ça ne me réjouit pas à 100%. Pour plusieurs raisons : le recrutement de plus en plus difficile à cause du dopage, de la concurrence d’autres sports - on le voit actuellement avec le rugb y -, par qu’un vélo coûte cher, parce qu’on a moins de bénévoles, parce que le vélo joue sur des routes avec des autorisations de plus en plus difficiles à obtenir. Je suis persuadé que la base de la pyramide va se rétrécir. Mais je suis aussi persuadé que de cette base, les jeunes sont motivés et que le sommet de la pyramide ne sera pas aussi réduit proportionnellement à la base. »
- D’où viennent ces difficultés de recrutement ?
« Il est plus en plus difficile à cause du dopage, de la concurrence d’autres sports - on le voit actuellement avec le rugby -, du coût d’un vélo, de la crise du bénévolat et du terrain de jeu particulier qu’est la route. Les autorisations sont de plus en plus difficiles à obtenir. La base de la pyramide va se rétrécir. Mais je suis aussi persuadé que de cette base, les jeunes sont motivés et que le sommet de la pyramide ne sera pas aussi réduit proportionnellement à la base. Pour toutes ces raison, je mettrais le paquet sur le BMX. Je l’ai dit à la fédé mais j’ai l’impression de prêcher dans le désert. Je voudrai amener les jeunes au vélo par cet entonnoir. Une piste ne coûte pas cher. On peut la créer dans une pâture de Fontaine-au-Bois comme en bas d’une tour de cité. C’est social, c’est fun, moderne avec les coudières et le casque. C’est aussi éducatif : vélocité, détente, adresse. Le vélo coûte moins cher et on n’a pas de contrat liés à la sécurité. Des gamins nous quitteront, d’autres resteront, d’autres s’orienteront vers le VTT et 10 ou 15% resteront pour faire de la route. Ce serait toujours ça de gagné. »
- Vous ne deviez pas faire partie justement d’une commission sur le sujet à la FFC ?
« J’ai rencontré Pitallier. Il voulait une commission "développement et nouvelles ressources". Nous avons eu trois ou quatre réunions qui n’ont abouti sur rien. »
- Coureur, journaliste, directeur de course : quelle vie avez-vous le plus apprécié ?
« Ma carrière de coureur fut assez modeste. Cinq années chez les pros qui m’ont permis de cotoyer de grands champions : Van Looy, Ocana, Merckx... Elles m’ont surtout légué ce petit trésor de légitimité : terminer deux Tours de France. Personne n’a pu me dire que je ne savais pas de quoi je parlais. Mais ce n’est pas ce que je retiens le plus de ces trois vies. Celle de journaliste m’a passionné : être témoin, raconter, tenter d’expliquer, se faire l’intermédiaire entre l’évènement et le public. J’ai eu la chance de l’accomplir pendant la période Hinault. C’étaient des émotions : coups d’éclats, coups de gueule... Coureur, t’es dans ta bulle. Les obligations du journaliste sont plus larges. Et celles de l’organisateur le sont encore davantage. »
- Vous revendiquez votre catholicisme. Vous avez d’ailleurs récemment accompli une partie du chemin de Saint-Jacques de Compostelle ? Pourquoi ?
« Je n’ai pas fait cela comme un pélerin mysthique. Ce sont plus des périodes de sérénité et de simplicité que de foi. J’aime visiter les cathédrales, les églises. On est seul lorsqu’on médite . Ca m’interpelle. Dans une cérémonie d’enterrement, on se retrouve face à sa conscience. Le Christ fut le premier à faire prendre conscience entre le bien et le mal. C’est le plus important. Ma foi est imparfaite mais tant de gens se vantent d’être athée... Je ne vois donc pas pourquoi je ne revendique pas ma croyance. Mais je ne suis pas un dévôt. »
- Avez-vous d’autres projets ?
« Rien de précis en ce moment. Des choses n’ont pas encore été dites ou pas suffisamment développées. Je vais continuer à m’occuper de mon petit coin d’Avesnois : Fontaine-au-Bois, Landrecies, le Val Joly... L’avenir de mon territoire m’intéresse. La politique ? Mon conseiller général m’a proposé de prendre sa succession mais c’est dans l’opposition. Je pense que ça ne sert à rien. Je travaille sur le développement du Val Joly avec Bernard Derosier qui n’est pas de ma famille politique. Mais il m’a demandé une mission. Je l’accepte. Pendant quelques années encore, je veux mettre mon carnet d’adresse et ma petite notoriété au service des élus locaux quels qu’ils soient... D’autres activités comme la présidence de l’Association des journalistes du Nord-Pas-de-Calais à Paris, l’harmonie municipale de Landrecies ou ma petite collaboration à la commnauté d’agglomération du Hainaut (qui réfléchi à la stèle prévue en l’honneur de Jean Stablinski à l’entrée de Wallers-Arenberg) m’occupent aussi beaucoup. »
Propos recueillis par Sébastien VARNIER et Frédéric RETSIN















